Par son hétérogénéité constitutive, la ville a fasciné les sociologues. De Friedrich Engels à Bruno Latour en passant par Max Weber et l’Ecole de Chicago, la ville fonctionne comme « malin génie » du sociologue, performant la complexité du social contre toute tentative de formalisation monolithique. Or, la ville se transforme radicalement. Ces métamorphoses contemporaines – passage de la ville industrielle à l’urbain sans frontières claires, du régime de la “ cité ” à celui de la métropolisation – sont concomitantes des transformations des modes de production – passage du capitalisme industriel aux productions en réseau, invisibilisées et délocalisées – qu’on les nomme capitalisme tardif, par projet, ou cognitif. De la ville industrielle à la mégapole s’opère une double dynamique d’étalement urbain (suburbanisation, périurbanisation, rurbanisation, ville diffuse) et de concentration (constitution de centres de décision, de hubs infrastructurels, de clusters productifs, des zones urbaines). Alors que les grandes agglomérations se polarisent et se constituent un réseau à l’échelle mondiale leurs aires métropolitaines se caractérisent par une fragmentation accrue, en termes de différenciations spatiales et de croissance des inégalités sociales. La prégnance des centres urbains dans les systèmes de production contemporains implique une métamorphose des processus de valorisation de l’espace et du territoire. Or, cette hétérogénéité constitutive des villes s’accroît sous l’effet cumulé de ces transformations auxquelles s’associent des mobilités inédites qui vont bien au-delà des formats classiques de la migration. Dès lors, la ville plus que jamais conserve son caractère de laboratoire pour enquêter sur le travail politique de constitution du commun, l’expression de différences ainsi que l’émergence de modalités inédites de pouvoir et de domination.

L’évolution des prix du foncier et la globalisation de l’économie, la transformation des modes de production, et donc des modes de production de l’espace, des modes de vie, des habitudes et des subjectivités qui leurs sont associés, appellent à une sociologie transversale : une sociologie capable de lier les mécanismes de pouvoir et d’oppression avec l’évolution des modes de vies, des spatialités et des expériences singulières.

La sociologie urbaine regroupe ainsi des travaux originaux et multiformes. Si l’urbain est toujours central, la focale se déplace et suit les méandres de son objet :

  1. Pour suivre les interactions de la ville et de l’urbain avec la société globale, la sociologie urbaine est transdisciplinaire par nature et dialogue au plus près avec les disciplines connexes (« urban studies », urbanisme, géographie, philosophie et science politique en particulier).
  2. Cette transdiciplinarité doit permettre de forger des concepts et des méthodes aptes à rendre compte des trois paliers de l’urbain et de leur entrelacs : les morphologies spatiales, les usages et les expériences et les systèmes institutionnels.
  3. Or, l’urbain oblige à une attention accrue aux jeux d’échelle et de connexion qui traversent sa production : le regard doit porter autant sur le rôle des habitants dans la production urbaine que sur des enjeux structurels plus vastes, La sociologie urbaine se renouvelle ainsi dans une double attention – au cœur des sciences sociales contemporaines – à l’épaisseur des expériences humaines (spatialités complexes, affects, régimes d’engagement) et à l’émergences de formes inédites du pouvoir (évolution des systèmes normatifs et de contrôle, rôle des nouvelles technologies, procéduralisation du droit, etc..)
  4. D’où un dépassement intrinsèque des notions de micro et macro sociologie.

Ainsi, les métamorphoses de la ville appellent à une interrogation renouvelée du phénomène urbain par la sociologie qui nécessite d’en repenser les outils (concepts, méthodes, enjeux).

 

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